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The Staple Singers
Biographie

C'est sans doute avec cet ensemble familial dont l'histoire personnelle accompagne les courants successifs de la tradition afro-américaine - blues, gospel et soul- que Stax à Memphis a le mieux concrétisé sa stratégie éditoriale crossover dans les années 1970. Comme c'est le cas à l'époque pour Berry Gordy chez Motown ou GambIe et Huff chez Philadelphia International, l'ambition d'Al Bell chez Stax est de briser les frontières artificielles qui enferment la musique noire dans une niche "ethnique" pour ouvrir à ses artistes les portes du marché généraliste Pop.

Il se refuse cependant au compromis qui a poussé Motown à gommer dans ses productions les spécificités propres au R&B; défenseur résolu des valeurs afro-américaines face à la dictature commerciale et culturelle de l'Amérique blanche, Bell s'interdit tout arrangement avec le système, ce qui l'oblige à inventer une voie originale pour parvenir à ses fins. L'attachement du clan Staples au message de fraternité caractéristique du militantisme des années soixante, aussi bien sur les campus étudiants et les scènes du rock que dans la communauté noire, va donner à Bell l'idée d'amplifier la tendance en faisant des Staple Singers les figures de référence d'une école capable de concilier la modernité de la soul et la revendication par le biais de "chansons à message ". L'universalité des déclarations contenues dans des compositions comme Respect Yourself, l'U Take You There, Be What You Are, Touch a Hand, Make a Friend va trouver un écho non seulement dans les ghettos où l'heure est à la fierté communautaire, mais aussi auprès de toute une génération, héritière de la tradition des protest songs, qui voit dans la philosophie directe et généreuse des Staple Singers une façon de dénoncer les maux dont souffre l'Amérique de Nixon: guerre du Viêt-nam, affaire du Watergate, renforcement des inégalités sociales ... L'efficacité de cette stratégie artistique se lit dans le palmarès de la famille Staples dont les disques se trouvent validés aussi bien par les amateurs de R&B que par le public Pop. A partir du milieu de la décennie, la montée progressive des individualismes prive le groupe de Pops Staples de cette assise élargie, mais la longue expérience acquise en vingt ans de carrière va assurer la continuité de sa réussite dans l'Amérique des ghettos jusqu'à la mort du vieux patriarche en 2000.
Treizième d'une famille de quatorze enfants, Roebuck Staples a été élevé dans le double respect de la famille et de la religion, deux fondements essentiels sur lesquels repose sa philosophie de la vie, comme il l'a souvent expliqué: "Très jeune,je me suis dit que quand je serais grand,j'aurais ma propre famille et que la musique nous réunirait." Dans le Mississippi de l'entre-deux-guerres où il grandit dans un dénuement que seule la dignité rend supportable, la solidarité familiale et la musique sont les deux seuls biens que personne ne conteste aux métayers du coton, enchaînés à la terre par le système de péonage qui a officiellement succédé à la servitude. Les Staples chantent chaque dimanche à l'église, ou encore les soirs de semaine quand le coucher du soleil donne le signal du répit. La Dockery Plantation sur laquelle grandit Roebuck se trouve au cœur de cette région du Delta qui a vu naître le blues. Charlie Patton, l'une des figures tutélaires du genre, est lui-même attaché par sa famille à cette région voisine de Drew. L'humour teinté de cynisme spécifique au répertoire de ce troubadour itinérant attire Roebuck; il apprend à jouer de la guitare et arrondit considérablement ses revenus en se produisant le samedi soir dans les juke joints et les fêtes familiales de sa région, avant de retourner dans le giron de l'église en intégrant les Golden Trumpets, un quartette religielfX de Drew.
A la fin des années trente, marié et père de famille, Roebuck Staples suit le mouvement qui conduit un nombre grandissant de métayers du Delta vers Chicago où il s'installe à vingt-et-un ans. Ouvrier dans une aciérie, il va élever quatre enfants avec sa femme Oceola: Cleotha et Pervis, tous deux nés dans le Sud, YVonne et Mavis qui ont agrandi la famille depuis son installation dans la Windy City. Contrairement aux habitudes en vigueur dans les petites églises sudistes, la clientèle bourgeoise de la Roly Trinity Baptist Church que fréquentent les Staples réprouve l'utilisation d'instruments de musique et Roebuck se contente de chanter avec les Trumpet Jubilees. Il utilise en revanche sa guitare pour familiariser les siens avec les harmonies du gospel et, s'il retient les leçons du blues, c'est pour mieux en conserver l'esprit de vérité lorsqu'il s'accompagne en interprétant des hymnes.
Il faut attendre le début des années 1950 pour que Roebuck, Cleotha, Pervis et Mavis Staples commencent à se produire ensemble pour le public gospel du South Side avant d'enregistrer leur premier disque (These Are They) sur un label créé pour l'occasion, Royal. Cet essai attire l'attention des disques United pour qui ils enregistrent SitDown Servant, puis de la principale maison de disques noire de la ville, Vee:Jay Records, qui les prend sous contrat à partir de 1955. Deux ans plus tard, ils se distinguent pour la première fois grâce à Uncloudy Day en dévoilant cet heureux mélange de blues et de gospel primitif qui devient leur marque de fabrique. Le disque se vend à près de cinquante mille exemplaires, un chiffre inhabituel pour une production religieuse à l'époque, ce qui permet aux Staple Singers de partir le week-end chanter dans les églises de l'Amérique noire, se forgeant peu à peu une solide réputation sur un circuit gospel peu lucratif, mais d'une grande fidélité quand il s'agit de se procurer les albums Vee:Jay du groupe.
Roebuck Staples - désormais surnommé Pops du fait de ses responsabilités de chef de clan - est ouvert aux problèmes de son temps. Au début des années soixante, l'Amérique étudiante des campus s'appuie sur le courant folk pour exprimer sa vision critique du capitalisme; tout comme John Lee Rooker, un bluesman côtoyé chez Vee:Jay, Staples profite de cette vague militante pour élargir son auditoire au delà des frontières culturelles du ghetto, enregistrant pour la marque de jazz Riverside des albums comme Hammer and Nails et The 25th of December en 1962, Garn.. blin' Man en 1963, This Little Light en 1964. Pour ne prendre qu'un exemple de l'arrivée des Staples dans l'univers des protest singer s, on remarque dès cette époque leur intérêt pour le répertoire du premier des bardes folk, Bob Dylan. Cette évolution se trouve officialisée en 1964 par leur entrée chez Epie, une filiale de CBS dont Dylan est l'une des vedettes; à l'heure de la lutte pour les droits civiques des Mro-américains, Pops Staples et ses enfants figurent au premier rang de ceux qui chantent We Shall Overcome main dans la main avec le pasteur Martin Luther King. Les premiers signes concrets d'un élargissement de leur audience apparaissent en 1967 lorsque Why ? (Am 1 Treated So Bad) et For What It's Worth - une composition de Stephen Stills qui vient d'en faire un best-seller avec son groupe Buffalo Springfield - font une courte apparition dans le Hot 100.
Ce début de succès commercial a beau être critiqué par les éléments les plus réactionnaires de la communauté chrétienne afroaméricaine, choqués de voir des tenants de la tradition gospel "vendre" leur talent aux marchands du temple Pop, d'autres ont compris que l'affinité de la jeune Amérique blanche pour la musique des Staple Singers est un formidable atout pour la popularisation du mouvement revendicatif noir. Le premier d'entre eux est le Révérend Jesse Jackson qui incite son ami Al Bell chez Stax à prendre sous contrat Roebuck et les siens. Les deux premiers recueils des Staples produits par Steve Cropper, Soul Folk in Action et We'll Get Over, tout comme Jammed Together qui réunit Pops à Cropper et Albert King, sont décevants au plan commercial malgré la qualité de chansons à message comme Long Walk to D. C. En 1970, Al Bell profite du départ de Pervis et de son remplacement par sa sœur Yvonne pour prendre en mains la destinée des Staples qu'il emmène à Muscle Shoals, leur offrant au printemps 1971 un premier best-seller avec Heavy Makes You Happy (ShaNa-Boom Boom), sixième sur les charts Soul au moment où l'album The StaPle Swingers entame une belle carrière.
Pour Pops et ses filles, ce succès constitue un tournant car une frange de l'univers très strict du gospel les accuse d'avoir définitivement vendu leur âme au Diable en échange de la fortune. Pops, conscient que des crises semblables ont traversé l'église noire à chaque fois qu'une nouvelle école musicale s'imposait, persiste et signe en sachant que les messages qu'il fait passer dans ses chansons sont positifs. Le succès rencontré vers la même époque par les Edwin Hawkins Singers avec Oh Happy Day prouve que l'avenir du gospel passe par son ouverture; loin de cautionner la guerre stérile qui oppose les traditionalistes aux vedettes de la sou!, les Staple Singers n'hésitent pas à porter leur parole de fraternité jusqu'en Mrique aux côtés de Wilson Pickett, Roberta Flack et Ike & Tina Turner, comme on peut le voir dans le film Soul to Soul qui fait la chronique de cette tournée.
Leur palmarès sur les hit-parades se charge de les conforter dans cette voie. Sans jamais renoncer aux principes éthiques qui les guident depuis toujours, les Staples poursuivent sur leur lancée à l'automne 1971 avec Respect Yourself. La genèse de ce titre remonte à une conversation entre Mack Rice et Luther Ingram, au cours de laquelle le second affirme que le respect de l'Amérique blanche pour les Mro-américains passe par le respect de ces derniers pour eux-mêmes. Cette pensée se transforme en une chanson que les Staples vendent à plus d'un million d'exemplaires grâce à l'appui du public Pop. Publié peu après, l'album Bealtitude: Respect Yourself enregistre également des ventes confortables lorsqu'un deuxième extrait, l'll Take You There, s'installe cette fois à la première place des charts Soul et Pop au printemps 1972.
Jusqu'au milieu de la décennie, les Staple Singers demeurent l'une des valeurs sûres de Stax qui les programme en bonne place lors du concert de Wattstax pendant l'été 1972. Sur les radios, l'll Take You There a cédé sa place à This World cet été-là et les hits s'accumulent au fur et à mesure que sont publiés deux autres recueils enregistrés dans les studios Muscle Shoals Sound à Sheffield, Alabama: Be What YouAre, publié en 1973, d'où émergent deux nouveaux best-sellers - If You'reReady (Come GowithMe), simultanément dans le Top 10 Pop et à la place d'honneur des charts afro-américains, suivi de Touch a Hand, Make a Friend- et City in the Sky en 1974 dont seule la plage titre entre dans les hauteurs des classements. Ce tassement du succès n'est pas dû à un groupe qui reste plus populaire que jamais, mais plutôt à Stax dont les problèmes financiers ont une répercussion directe sur la distribution de ses produits.
Anticipant la faillite de leur maison de disques, les Staples reprennent leur liberté en 1975 pour rejoindre le groupe Warner qui demande à Curtis Mayfield de les prendre en charge sur son label Curtom. Cette collaboration entre représentants de la soul militante chicagoanne débute magistralement avec Let's Do lt Again, un extrait de la bande originale de la comédie hollywoodienne Remarions-nous, avec Bill Cosby et Sidney Poitier. L'ambiguïté de ce titre (Et si on recommençait?) va vite se révéler embarrassante pour Pops et ses filles, à qui l'on demande bientôt d'un air entendu quelle type d'activité ils entendent recommencer; en attendant, la chanson leur offre le plus grand succès de leur carrière, classé en tête des hit-parades Soul et Pop à la fin de 1975. Lorsqu'un autre titre associé au film, New Orleans, prend à son tour le chemin des charts, c'est la dernière fois que le nom des Staple Singers s'installe dans le Top 10 noir.
Après une apparition lors des adieux du Band à la scène, filmés par Martin Scorcese dans The Last Waltz, ils terminent la décennie sous le nom des Staples avec trois nouveaux recueils Warner dont aucun ne possède l'impact des précédents, même si la tutelle de Curtis Mayfield permet à Pass lt On de sauver l'honneur grâce à Love Me, Love Me, Love Me au cours de l'hiver 1977. Avec Family Tree quelques mois plus tard, Warner tente de leur faire prendre en marche le train disco, entamant la crédibilité du groupe. Après un passage chez 20th Century qui débouche sur Hold On ta Your Dream en 1981, Pops et ses filles retrouvent leur nom de Staple Singers chez Private 1, le temps de renouer modestement avec le succès sur les hit-parades Black grâce à de nouvelles chansons à message comme H-A-TE (Don't Live Here Anymore) et SliPpery People (une reprise du groupe de rock Talking Heads) en 1984 et Are You Ready ? la saison suivante.
À plus de soixante-dix ans, Pops Staples commence à ralentir le rythme de ses activités, ce qui permet à Mavis de se lancer dans des projets personnels. Dès l'époque Stax, elle avait enregistré sur Volt deux albums, Mavis Staples en 1969 et Only for the Lortely dont l Have Learned ta Do Without You avait eu les honneurs du Top 20 Soul en 1970 avant qu'une dispute avec Al Bell ne mette un terme à cette carrière solo. Par la suite, elle était retournée en studio à l'invitation de Curtis Mayfield en 1977 pour A Piece of the Action, mais c'est à l'aube des années 1990 seulement qu'elle reprend l'initiative en enregistrant quelques titres à la demande de Prince, sous la direction d'Al Bell, pour le film Graffiti Bridge (Time Waits for No One et Melody Cool 1990) avant de se retrouver une fois encore tout en haut des classements R&B en 1991 avec une reprise de l'U Take You There, interprétée en compagnie de BeBe et Ce Ce Winans.
Ce succès est un signe de la permanence de l'héritage des Staples dont le répertoire a servi à alimenter des talents aussi divers que ceux des Oak Ridge Boys - un groupe de musique country plébiscité en 1985 pour sa version de Touch a Hand, Make a Friend - ou encore l'acteur Bruce Willis qui s'emparait de Respect Yourself pour en faire un best-seller en 1987. Cet attrait universel explique également la présence du groupe aux côtés de Marty Stuart sur The Weightpour l'album de duos Rhythm Country & Blues en 1994, ou encore le Grammy qui récompense Pops en 1995 pour son second recueil Pointblank, Father Father. Cinq ans plus tard, alors que sa fille Mavis poursuit sa route entre R&B (The Voice, publié sur Paisley Park en 1993) et gospel (Spirituals & GospelDedicated ta Mahalia Jackson sur Verve en 1996), le patriarche de la famille Staples s'éteint à Chicago après avoir souvent répété: "Les modes passent, pas les idées; c'est pour cette raison que notre musique n'a pas pris une ride et tant que je le pourrai, je continuerai à faire passer dans mes chansons un message d'amour et de tolérance".

 

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