Il
se refuse cependant au compromis qui a poussé Motown
à gommer dans ses productions les spécificités
propres au R&B; défenseur résolu des valeurs
afro-américaines face à la dictature commerciale
et culturelle de l'Amérique blanche, Bell s'interdit
tout arrangement avec le système, ce qui l'oblige
à inventer une voie originale pour parvenir à
ses fins. L'attachement du clan Staples au message de fraternité
caractéristique du militantisme des années
soixante, aussi bien sur les campus étudiants et
les scènes du rock que dans la communauté
noire, va donner à Bell l'idée d'amplifier
la tendance en faisant des Staple Singers les figures de
référence d'une école capable de concilier
la modernité de la soul et la revendication par le
biais de "chansons à message ". L'universalité
des déclarations contenues dans des compositions
comme Respect Yourself, l'U Take You There, Be What You
Are, Touch a Hand, Make a Friend va trouver un écho
non seulement dans les ghettos où l'heure est à
la fierté communautaire, mais aussi auprès
de toute une génération, héritière
de la tradition des protest songs, qui voit dans la philosophie
directe et généreuse des Staple Singers une
façon de dénoncer les maux dont souffre l'Amérique
de Nixon: guerre du Viêt-nam, affaire du Watergate,
renforcement des inégalités sociales ... L'efficacité
de cette stratégie artistique se lit dans le palmarès
de la famille Staples dont les disques se trouvent validés
aussi bien par les amateurs de R&B que par le public
Pop. A partir du milieu de la décennie, la montée
progressive des individualismes prive le groupe de Pops
Staples de cette assise élargie, mais la longue expérience
acquise en vingt ans de carrière va assurer la continuité
de sa réussite dans l'Amérique des ghettos
jusqu'à la mort du vieux patriarche en 2000.
Treizième d'une famille de quatorze enfants, Roebuck
Staples a été élevé dans le
double respect de la famille et de la religion, deux fondements
essentiels sur lesquels repose sa philosophie de la vie,
comme il l'a souvent expliqué: "Très
jeune,je me suis dit que quand je serais grand,j'aurais
ma propre famille et que la musique nous réunirait."
Dans le Mississippi de l'entre-deux-guerres où il
grandit dans un dénuement que seule la dignité
rend supportable, la solidarité familiale et la musique
sont les deux seuls biens que personne ne conteste aux métayers
du coton, enchaînés à la terre par le
système de péonage qui a officiellement succédé
à la servitude. Les Staples chantent chaque dimanche
à l'église, ou encore les soirs de semaine
quand le coucher du soleil donne le signal du répit.
La Dockery Plantation sur laquelle grandit Roebuck se trouve
au cur de cette région du Delta qui a vu naître
le blues. Charlie Patton, l'une des figures tutélaires
du genre, est lui-même attaché par sa famille
à cette région voisine de Drew. L'humour teinté
de cynisme spécifique au répertoire de ce
troubadour itinérant attire Roebuck; il apprend à
jouer de la guitare et arrondit considérablement
ses revenus en se produisant le samedi soir dans les juke
joints et les fêtes familiales de sa région,
avant de retourner dans le giron de l'église en intégrant
les Golden Trumpets, un quartette religielfX de Drew.
A la fin des années trente, marié et père
de famille, Roebuck Staples suit le mouvement qui conduit
un nombre grandissant de métayers du Delta vers Chicago
où il s'installe à vingt-et-un ans. Ouvrier
dans une aciérie, il va élever quatre enfants
avec sa femme Oceola: Cleotha et Pervis, tous deux nés
dans le Sud, YVonne et Mavis qui ont agrandi la famille
depuis son installation dans la Windy City. Contrairement
aux habitudes en vigueur dans les petites églises
sudistes, la clientèle bourgeoise de la Roly Trinity
Baptist Church que fréquentent les Staples réprouve
l'utilisation d'instruments de musique et Roebuck se contente
de chanter avec les Trumpet Jubilees. Il utilise en revanche
sa guitare pour familiariser les siens avec les harmonies
du gospel et, s'il retient les leçons du blues, c'est
pour mieux en conserver l'esprit de vérité
lorsqu'il s'accompagne en interprétant des hymnes.
Il faut attendre le début des années 1950
pour que Roebuck, Cleotha, Pervis et Mavis Staples commencent
à se produire ensemble pour le public gospel du South
Side avant d'enregistrer leur premier disque (These Are
They) sur un label créé pour l'occasion, Royal.
Cet essai attire l'attention des disques United pour qui
ils enregistrent SitDown Servant, puis de la principale
maison de disques noire de la ville, Vee:Jay Records, qui
les prend sous contrat à partir de 1955. Deux ans
plus tard, ils se distinguent pour la première fois
grâce à Uncloudy Day en dévoilant cet
heureux mélange de blues et de gospel primitif qui
devient leur marque de fabrique. Le disque se vend à
près de cinquante mille exemplaires, un chiffre inhabituel
pour une production religieuse à l'époque,
ce qui permet aux Staple Singers de partir le week-end chanter
dans les églises de l'Amérique noire, se forgeant
peu à peu une solide réputation sur un circuit
gospel peu lucratif, mais d'une grande fidélité
quand il s'agit de se procurer les albums Vee:Jay du groupe.
Roebuck Staples - désormais surnommé Pops
du fait de ses responsabilités de chef de clan -
est ouvert aux problèmes de son temps. Au début
des années soixante, l'Amérique étudiante
des campus s'appuie sur le courant folk pour exprimer sa
vision critique du capitalisme; tout comme John Lee Rooker,
un bluesman côtoyé chez Vee:Jay, Staples profite
de cette vague militante pour élargir son auditoire
au delà des frontières culturelles du ghetto,
enregistrant pour la marque de jazz Riverside des albums
comme Hammer and Nails et The 25th of December en 1962,
Garn.. blin' Man en 1963, This Little Light en 1964. Pour
ne prendre qu'un exemple de l'arrivée des Staples
dans l'univers des protest singer s, on remarque dès
cette époque leur intérêt pour le répertoire
du premier des bardes folk, Bob Dylan. Cette évolution
se trouve officialisée en 1964 par leur entrée
chez Epie, une filiale de CBS dont Dylan est l'une des vedettes;
à l'heure de la lutte pour les droits civiques des
Mro-américains, Pops Staples et ses enfants figurent
au premier rang de ceux qui chantent We Shall Overcome main
dans la main avec le pasteur Martin Luther King. Les premiers
signes concrets d'un élargissement de leur audience
apparaissent en 1967 lorsque Why ? (Am 1 Treated So Bad)
et For What It's Worth - une composition de Stephen Stills
qui vient d'en faire un best-seller avec son groupe Buffalo
Springfield - font une courte apparition dans le Hot 100.
Ce début de succès commercial a beau être
critiqué par les éléments les plus
réactionnaires de la communauté chrétienne
afroaméricaine, choqués de voir des tenants
de la tradition gospel "vendre" leur talent aux
marchands du temple Pop, d'autres ont compris que l'affinité
de la jeune Amérique blanche pour la musique des
Staple Singers est un formidable atout pour la popularisation
du mouvement revendicatif noir. Le premier d'entre eux est
le Révérend Jesse Jackson qui incite son ami
Al Bell chez Stax à prendre sous contrat Roebuck
et les siens. Les deux premiers recueils des Staples produits
par Steve Cropper, Soul Folk in Action et We'll Get Over,
tout comme Jammed Together qui réunit Pops à
Cropper et Albert King, sont décevants au plan commercial
malgré la qualité de chansons à message
comme Long Walk to D. C. En 1970, Al Bell profite du départ
de Pervis et de son remplacement par sa sur Yvonne
pour prendre en mains la destinée des Staples qu'il
emmène à Muscle Shoals, leur offrant au printemps
1971 un premier best-seller avec Heavy Makes You Happy (ShaNa-Boom
Boom), sixième sur les charts Soul au moment où
l'album The StaPle Swingers entame une belle carrière.
Pour Pops et ses filles, ce succès constitue un tournant
car une frange de l'univers très strict du gospel
les accuse d'avoir définitivement vendu leur âme
au Diable en échange de la fortune. Pops, conscient
que des crises semblables ont traversé l'église
noire à chaque fois qu'une nouvelle école
musicale s'imposait, persiste et signe en sachant que les
messages qu'il fait passer dans ses chansons sont positifs.
Le succès rencontré vers la même époque
par les Edwin Hawkins Singers avec Oh Happy Day prouve que
l'avenir du gospel passe par son ouverture; loin de cautionner
la guerre stérile qui oppose les traditionalistes
aux vedettes de la sou!, les Staple Singers n'hésitent
pas à porter leur parole de fraternité jusqu'en
Mrique aux côtés de Wilson Pickett, Roberta
Flack et Ike & Tina Turner, comme on peut le voir dans
le film Soul to Soul qui fait la chronique de cette tournée.
Leur palmarès sur les hit-parades se charge de les
conforter dans cette voie. Sans jamais renoncer aux principes
éthiques qui les guident depuis toujours, les Staples
poursuivent sur leur lancée à l'automne 1971
avec Respect Yourself. La genèse de ce titre remonte
à une conversation entre Mack Rice et Luther Ingram,
au cours de laquelle le second affirme que le respect de
l'Amérique blanche pour les Mro-américains
passe par le respect de ces derniers pour eux-mêmes.
Cette pensée se transforme en une chanson que les
Staples vendent à plus d'un million d'exemplaires
grâce à l'appui du public Pop. Publié
peu après, l'album Bealtitude: Respect Yourself enregistre
également des ventes confortables lorsqu'un deuxième
extrait, l'll Take You There, s'installe cette fois à
la première place des charts Soul et Pop au printemps
1972.
Jusqu'au milieu de la décennie, les Staple Singers
demeurent l'une des valeurs sûres de Stax qui les
programme en bonne place lors du concert de Wattstax pendant
l'été 1972. Sur les radios, l'll Take You
There a cédé sa place à This World
cet été-là et les hits s'accumulent
au fur et à mesure que sont publiés deux autres
recueils enregistrés dans les studios Muscle Shoals
Sound à Sheffield, Alabama: Be What YouAre, publié
en 1973, d'où émergent deux nouveaux best-sellers
- If You'reReady (Come GowithMe), simultanément dans
le Top 10 Pop et à la place d'honneur des charts
afro-américains, suivi de Touch a Hand, Make a Friend-
et City in the Sky en 1974 dont seule la plage titre entre
dans les hauteurs des classements. Ce tassement du succès
n'est pas dû à un groupe qui reste plus populaire
que jamais, mais plutôt à Stax dont les problèmes
financiers ont une répercussion directe sur la distribution
de ses produits.
Anticipant la faillite de leur maison de disques, les Staples
reprennent leur liberté en 1975 pour rejoindre le
groupe Warner qui demande à Curtis Mayfield de les
prendre en charge sur son label Curtom. Cette collaboration
entre représentants de la soul militante chicagoanne
débute magistralement avec Let's Do lt Again, un
extrait de la bande originale de la comédie hollywoodienne
Remarions-nous, avec Bill Cosby et Sidney Poitier. L'ambiguïté
de ce titre (Et si on recommençait?) va vite se révéler
embarrassante pour Pops et ses filles, à qui l'on
demande bientôt d'un air entendu quelle type d'activité
ils entendent recommencer; en attendant, la chanson leur
offre le plus grand succès de leur carrière,
classé en tête des hit-parades Soul et Pop
à la fin de 1975. Lorsqu'un autre titre associé
au film, New Orleans, prend à son tour le chemin
des charts, c'est la dernière fois que le nom des
Staple Singers s'installe dans le Top 10 noir.
Après une apparition lors des adieux du Band à
la scène, filmés par Martin Scorcese dans
The Last Waltz, ils terminent la décennie sous le
nom des Staples avec trois nouveaux recueils Warner dont
aucun ne possède l'impact des précédents,
même si la tutelle de Curtis Mayfield permet à
Pass lt On de sauver l'honneur grâce à Love
Me, Love Me, Love Me au cours de l'hiver 1977. Avec Family
Tree quelques mois plus tard, Warner tente de leur faire
prendre en marche le train disco, entamant la crédibilité
du groupe. Après un passage chez 20th Century qui
débouche sur Hold On ta Your Dream en 1981, Pops
et ses filles retrouvent leur nom de Staple Singers chez
Private 1, le temps de renouer modestement avec le succès
sur les hit-parades Black grâce à de nouvelles
chansons à message comme H-A-TE (Don't Live Here
Anymore) et SliPpery People (une reprise du groupe de rock
Talking Heads) en 1984 et Are You Ready ? la saison suivante.
À plus de soixante-dix ans, Pops Staples commence
à ralentir le rythme de ses activités, ce
qui permet à Mavis de se lancer dans des projets
personnels. Dès l'époque Stax, elle avait
enregistré sur Volt deux albums, Mavis Staples en
1969 et Only for the Lortely dont l Have Learned ta Do Without
You avait eu les honneurs du Top 20 Soul en 1970 avant qu'une
dispute avec Al Bell ne mette un terme à cette carrière
solo. Par la suite, elle était retournée en
studio à l'invitation de Curtis Mayfield en 1977
pour A Piece of the Action, mais c'est à l'aube des
années 1990 seulement qu'elle reprend l'initiative
en enregistrant quelques titres à la demande de Prince,
sous la direction d'Al Bell, pour le film Graffiti Bridge
(Time Waits for No One et Melody Cool 1990) avant de se
retrouver une fois encore tout en haut des classements R&B
en 1991 avec une reprise de l'U Take You There, interprétée
en compagnie de BeBe et Ce Ce Winans.
Ce succès est un signe de la permanence de l'héritage
des Staples dont le répertoire a servi à alimenter
des talents aussi divers que ceux des Oak Ridge Boys - un
groupe de musique country plébiscité en 1985
pour sa version de Touch a Hand, Make a Friend - ou encore
l'acteur Bruce Willis qui s'emparait de Respect Yourself
pour en faire un best-seller en 1987. Cet attrait universel
explique également la présence du groupe aux
côtés de Marty Stuart sur The Weightpour l'album
de duos Rhythm Country & Blues en 1994, ou encore le
Grammy qui récompense Pops en 1995 pour son second
recueil Pointblank, Father Father. Cinq ans plus tard, alors
que sa fille Mavis poursuit sa route entre R&B (The
Voice, publié sur Paisley Park en 1993) et gospel
(Spirituals & GospelDedicated ta Mahalia Jackson sur
Verve en 1996), le patriarche de la famille Staples s'éteint
à Chicago après avoir souvent répété:
"Les modes passent, pas les idées; c'est pour
cette raison que notre musique n'a pas pris une ride et
tant que je le pourrai, je continuerai à faire passer
dans mes chansons un message d'amour et de tolérance".