et
même avec la réussite, l'autoritarisme en studio
de leurs producteurs GambIe et Huff les a obligés
à centrer leur répertoire autour de la chanson
protestataire, un domaine qu'ils auraient parfois souhaité
délaisser pour enregistrer des ballades et des textes
plus légers. A terme, le conseil de Levert a ses
fils a eu le mérite d'ouvrir les portes de la fortune
au trio LeVert de Gerald et Sean qui se sont empressés
d'inviter les O'Jays à se prendre en charge eux-mêmes
en studio pour obtenir de leur propre initiative des best-sellers
qu'ils n'espéraient plus. En quatre décennies
de présence continue sur les charts, le palmarès
des OJays reste unique en son genre, avec un total de cinquante
neuf hits dont près de la moitié ont accédé
au Top 10 afro-américain, dix d'entre eux s'installant
à la première place. Mais alors que le grand
public s'est intéressé à eux au cours
de la première moitié de leur carrière,
à en croire le Hot 100 (Love Train en 1973 a même
été Numéro Un Pop), leur audience s'est
repliée sur la communauté noire à partir
des années 1980, signe d'une certaine radicalisation
du regard extérieur porté sur la soul. . Quand
on leur en fait la remarque, les OJays
. se contentent de hausser les épaules en affirmant
que le succès artistique ne se jauge pas uniquement
à la lecture des hit-parades. En enchaînant
les concerts par centaines chaque année, même
aux périodes les plus difficiles de leur histoire,
ils en ont donné une preuve évidente.
Dans
les années cinquante, avec ses deux cent mille habitants,
Canton fait partie de ces ville
sidérurgiques qui font de l'Ohio l'un des principaux
fournisseurs de l'industrie automobile de Detroit, un statut
industriel qui explique la présence de nombreuses
familles afro-américaines comme celle des Levert.
Eddie Levert a sept ans lorsqu'il rencontre à l'école
primaire Walter Williams; devenus inséparables, ils
concrétisent quelques années plus tard leur
fraternité en devenant les LeVert Brothers, un duo
qui interprète des spirituals le dimanche sur une
station de radio locale. En 1958, le doo-wop prend le pas
sur le gospel avec l'arrivée de William Powell, Bobby
Massey et Bill Isles, et le quintette se fait connaître
sous le nom des Triumphs. Sous l'impulsion d'un promoteur
de Canton qui compte sur leur gloire pour placer ses chansons,
les Triumphs obtiennent une première audition chez
Decca à New York, puis chez King à Cincinnati
où Syd Nathan leur fait enregistrer en studio quelques
chansons qu'il affirme vouloir publier sous le nom des Mascots,
sans tenir sa promesse dans un premier temps. Déçus,
les cinq chanteurs s'installent à Cleveland où
le disc-jockey Eddie OJay les prend sous son aile en les
présentant à Don Davis à Detroit qui
produit en 1960 un premier 45-t publié sur Apollo,
Miracles. De ce parrainage va naître leur identité
définitive, celle des OJays.
Alors
que Syd Nathan se décide enfin à sortir sur
King certaines des faces qu'il avait en réserve,
O'Jay envoie ses protégés à Los Angeles
chez H.B. Bamum, un ancien membre du groupe de doo-wop les
Dootones, devenu patron des disques Little Star. Tout en
leur trouvant des engagements comme choristes sur des séances
de Nat " King" Cole ou de Lou Rawls, Bamum négocie
pour leur compte un contrat avec Imperial pour qui les O'Jays
enregistrent leurs quatre premiers hits: Lanet y Drifter
en 1963, une relecture de LiPstick Traces (on a Cigarette)
du Néo-orléannais Benny Spellman et Let It
AU Out en 1965, et surtout Stand ln for Love qui frôle
le Top 10 à l'automne 1966. Juste au moment où
survient le succès, le rachat d'Imperial par Liberty
pousse les OJays chez Minit mais leur carrière piétine
et ils retournent à Cleveland où Bill Isles
leur annonce son intention de les quitter. Pendant quelques
mois, les quatre chanteurs restants songent à abandonner
mais un passage à l'Apollo de Harlem les met en présence
du producteur Richard King qui obtient pour eux un engagement
chez Bell, la compagnie de Larry Uttal!. Sous la direction
de George Kerr, un ancien membre des Imperials, les Ojays
obtiennent à la fin de 1967 leur premier best-seller
avec une ballade intitulée l'll Be Sweeter Tomorrow
(Than 1 Was Today) suivi de Look Over Your,Shoulder, mais
le hasard veut que Bell soit racheté à son
tour et les Ojays font une deuxième fois les frais
de la situation. Leur arrivée chez Neptune en 1969
s'effectue par l'entremise des Intruders qui recommandent
les Ojays à Kenny GambIe et Leon Huff. En l'espace
d'un peu plus d'un an, les parrains du son de Philadelphie,
assistés de Thom Bell et de Bobby Martin, commencent
par façonner une image plus contemporaine pour les
Ojays, avec des titres comme One Night Affair et Looky Looky
(Look at Me Girl) qui s'installent sans peine dans le Top
20. Une troisième fois, la chance tourne avant que
le quartette ait eu le temps de s'affirmer quand Neptune,
dont la distribution est assurée par Chess Records
à Chicago, doit fermer ses portes quelques mois après
la mort de Leonard Chess. H.B. Bamum propose ses services
mais les singles publiés à l'époque
sur Saru et Little Star ne conduisent les Ojays nulle part.
La
roue tourne enfin en 1971 lorsque trois propositions surviennent
simultanément; outre Motown et le label Invictus
du trio Holland-Dozier-Holland qui manifestent leur intérêt,
la nouvelle compagnie formée par GambIe et Huff avec
le financement de CBS, Philadelphia International, fait
une offre à Eddie Levert qui insiste pour y associer
ses condisciples. Seul Bobby Massey, persuadé que
GambIe et Huff ne concédera aucune autonomie créative
aux Ojays,jette l'éponge à ce moment crucial
de l'histoire du groupe; devenu producteur, il assurera
avant la fin de l'année la réussite des Ponderosa
Twins + One. Le temps va donner raison à Massey puisque
GambIe & Huff guident étroitement la production
discographique des trois O'Jays pendant quinze ans, tout
en garantissant dans le même temps leur réussite.
L'emprise de ses producteurs est d'autant plus forte pour
le trio qu'il devient dès 1972 le navire amiral de
la flotte Philadelphia International à qui il donne
son tout premier Numéro Un, Back Stabbers.Jusqu'à
la fin de la décennie, rien ne semble arrêter
la machine des Ojays qui publient sous leur nom neuf albums,
tous disques d'or ou de platine. Avec deux Numéro
Un Soul dont le second, Love Train, s'installe également
tout en haut du Hot 100, Back Stabbers inaugure une série
qui se poursuit avec Ship Ahoy, consacré par le platine
en 1973, suivi l'année suivante de The OJays Live
in London, puis Survival et Family Reunion (nouveau disque
de platine) en 1975, Message in the Music en 1976, Travelin'
at the Speed of Thought en 1977, pour se terminer avec deux
nouveaux recueils de platine en 1978 et 1978, SA Full of
Love et Identi'/y Yourself. En cette période de l'histoire
des EtatsUnis, marquée par la fin de la guerre du
Viêtnam et la démission du président
Nixon, l'une des constantes du répertoire des Ojays
est l'usage récurrent de textes combatifs qui dénoncent
l'esclavage (ShiP Ahoy), l'hypocrisie (Back Stabbers et
Don't Call Me Brother en 1972 et 1973) et le pouvoir de
l'argent (For the Love of Money en 1974 et Rich Get Richer
la saison suivante), prônent la prise de conscience
sociale et politique (Give the PeoPle What They Want et
Message in Our Music, tous deux Numéro Un en 1975
et 1976), et défendent des valeurs écologiques
(This Air 1 Breathe en 1973). Sans doute parce qu'ils font
savoir à GambIe et Huff leur besoin de sortir de
cette image engagée, apparaissent peu à peu
dans le palmarès des Ojays des best-sellers moins
chargés comme 1 Love Music (Part 1), Livin 'for the
Weekend et Darlin' Darlin' Baby (Sweet, Tender, Love), tous
respectivement Numéro Un en 1975, 1976 et 1977; c'est
d'ailleurs avec une composition sans prétention,
Use Ta Be My Girl, que le trio va obtenir son hit le plus
solide, cinq semaines à la première place
des charts Soul en 1978.
Même
au faîte de leur gloire dans les années 1970,
les Ojays ne sont pas exonérés des pièges
de l'existence. Le cancer dont souffre William Powell est
pour eux un souci constant; depuis le mois de janvier 1976,
Powell continue à participer aux enregistrements
du groupe mais se fait remplacer sur scène par Sammy
Strain, longtemps associé à Little Anthony
& the Imperials, membre à part entière
du trio à la mort de Powell le 26 mai 1977. Mais
c'est surtout avec la décennie suivante que surviennent
les difficultés lorsqu'ils s'éloignent durablement
du Top la au lendemain du succès de Girl, Don 't
Let It Get You Down, en troisième position des classements
noirs pendant l'été 1980. Dès la publication
de The Year 2000 en 1980 et de My Favorite Persoo deux ans
plus tard, leurs ventes d'albums diminuent sensiblement
pour atteindre le fond en 1984 avec Love and More. Sur le
front des singles, aucun des dix titres qu'ils conduisent
dans les charts ne dépasse la treizième place,
un palmarès dont beaucoup d'artistes se seraient
contentés mais qui se situe nettement en retrait
des habitudes des O'Jays. Plusieurs éléments
permettent d'expliquer cette traversée du désert.
S'ils ont réussi à échapper à
la concurrence du disco, GambIe & Huff ayant eu l'intelligence
d'adapter leur répertoire à l'atmosphère
ambiante avec des compositions bien dans l'air du temps
comme l Love Music, l'évolution brusque des modes
au début de l'ère Reagan ne joue pas en leur
faveur; mais avant tout, Eddie Levert attribue la désaffection
de la communauté noire à la tournée
qu'ils effectuent en Mrique du Sud au début de la
décennie. Accusés d'avoir trahi la cause des
adversaires de l'apartheid, montrés du doigt par
les Nations Unies qui les inscrivent sur la liste des artistes
réfractaires au boycott culturel officiellement mis
en place contre Pretoria, les O'Jays voient s'évanouir
une partie de la crédibilité dont ils disposaient
dans les ghettos d'Amérique et leur palmarès
en souffre durablement, même si les tournées
continuent à s'enchaîner.
Le rebondissement qu'ils n'espéraient plus se produit
en 1987, au moment où Eddie Levert s'apprêtait
à renoncer à la scène. La chanson de
la rédemption s'appelle Lovin' You, il s'agit d'une
ballade signée GambIe et Huff vieille de dix ans
qui surprend tout le monde chez Philadelphia International
lorsqu'elle s'installe à la première place
des classements Black le 7 novembre 1987. "Ce jour-là,
je me suis dit que nous n'étions pas encore finis
", avoue Levert. Dans le sillage de Lovin' You, la
chanson qui a donné son titre à l'album Let
Me Touch Yon prend à son tour le chemin du Top 10
et les O'Jays reprennent leurs droits sur l'univers du R&B.
De toute évidence, la période est propice
au changement pour les O'Jays qui se séparent de
GambIe & Huff; les relations ont souvent été
conflictuelles. entre les deux producteurs, mais jamais
à ce point et le trio reprend sa liberté en
signant chez EMI qui assurait depuis quelques années
déjà la distribution de Philadelphia International.
En
l'espace de quatre ans, outre un recueil de Noël comme
le monde anglo-saxon les aime (Home for Christmas en 1991),
le trio publie deux albums qui entrent dans la liste des
meilleures ventes: Serious.en 1989 et Emotionally Yours,
disque d'or deux ans plus tard. Pour la première
fois de leur carrière, les O'Jays sont en mesure
de produire euxmêmes leurs enregistrements et ils
en profitent pour adapter leur image à l'évolution
de la soul. En faisant appel au fils d'Eddie Levert, Gerald
et à son complice du groupe LeVert, Marc Gordon,
particulièrement en phase avec le marché du
R&B contemporain, les O'Jays rajeunissent sensiblement
leur production et obtiennent une nouvelle série
de best-sellers. Have You Had Your Love Today, Numéro
Un Black en 1989, propose un interlude du rapper jazz tandis
que Emotionally Yours transforme une composition de Bob
Dylan en hymne gospel deux ans plus tard, avec la complicité
de Will Downing, de LeVert, d'Evelyn "Champagne"
King et de Phyllis Hyman dans les churs. On pourrait
également citer Serious Hold on Me en 1989, Don't
Let Me Down et [(eep On Lovin' Me en 1991, qui contribuent
à redorer le blason du trio. Pour les OJays, ce retour
sur le devant de la scène est comme un dernier défi,
un pari réussi qui leur permet de poursuivre leur
carrière aujourd'hui en toute sérénité.
Depuis 1993, Nathaniel Best est venu succéder à
Sammy Strain, parti reprendre sa place au sein des Imperials.
Si les recueils Heartbreaker en 1993 et Love You to Tears,
publié par Global Soul en 1997, n'ont pas connu un
succès comparable à celui des albums précédents,
la retraite est loin des préoccupations du trio qui
continue à multiplier les apparitions sur scène
à longueur d'année et dont on peut s'attendre
à ce qu'il rebondisse une nouvelle fois dans l'avenir,
comme l'a fait Eddie Levert en 1995 en co-signant avec son
fils Gerald le best-seller Father and Sem.