générosité
artistique, le succès de ses imitateurs blancs lui
ayant coûté sa carrière alors qu'elle
ne parvenait pas à se reconvertir à l'heure
de l'émergence de la sou!. Depuis, elle a trouvé
le moyen de faire valoir ses droits au
regard de l'Histoire en devenant une figure exemplaire de
l'univers musical, comme le prouvait son intronisation en
1993 dans le prestigieux Rock & Roll Hall of Fame. Aînée
des sept enfants du très respectable directeur musical
de l'Emmanuel Mrican Methodist Episcopal Church de la ville
de Portsmouth en Virgine, Ruth Weston fait scandale dans
sa famille en renonçant à chanter la Parole
de Dieu pour marcher sur le~ traces de Billie Holiday et
d'Ella Fitzgerald. A seize ans, elle prend le bus pour New
York et remporte un premier prix au concours amateur de
l'Apollo Theater avant de partir en tournée quelques
mois plus tard avec le trompettiste Jimmy Brown qu'elle
a épousé en cachette. De passage à
Detroit, elle est remarquée par Lucky Millinder qui
l'intègre à son orchestre aux côtés
de Bull Moose Jackson et d'Annisteen Allen.
Lorsque
Millinder la renvoie un mois plus tard pour avoir apporté
un verre d'alcool à un musicien de l'orchestre, Brown
a tout juste dix-neuf ans. Sans un sou à Washington,
elle tente de réunir assez d'argent pour rentrer
chez ses parents en se produisant au Crystal Caverns et
devient bientôt la vedette de ce club dirigé
par la sur de Cab Calloway, Blanche, qui devient son
manager. Le séjour de Ruth dans la capitale américaine
se prolonge jusqu'au jour où Duke Ellington invite
l'animateur radio Willis Conover à venir écouter
la jeune femme. Impressionné, Conover s'empresse
de contacter deux amis, Ahmet Ertegun et Herb Abramson,
qui viennent de créer Atlantic Records. Blanche Calloway
hésite entre les propositions d'Atlantic et de Capitol
avant de se décider à accepter la première,
mais un grave accident de voiture va retarder d'un an les
débuts en studio de sa chanteuse. Au terme de plusieurs
mois d'hospitalisation, Ruth Brown marche encore avec des
béquilles lorsqu'elle enregistre la ballade So Long
en mai 1949 à la tête du NBC Television Orchestra
dirigé par Eddie Condon, donnant à Atlantic
son deuxième best-seller après Drinkin' Wine
Spo-Dee-O-Dee de Stick McGhee. L'intelligence d'Ahmet Ertegun
est d'avoir su convaincre sa chanteuse que sa voix était
mieux adaptée au R&B de Dinah Washington qu'au
jazz de Sarah Vaughan. Jusqu'en 1955, le nom de Ruth Brown
ne quitte quasiment plus les hit-parades noirs; au total,
ce sont une quinzaine de succès qui s'enchaînent,
dont cinq prennent la tête des charts: Teardrops from
My Eyes, Numéro Un pendant onze semaines en 1950,qui
lui vaut le surnom de Miss Rhythm, 5-10-15 Hours en 1952,
(Mama) He Treats Your Daughter Mean l'année suivante,
Oh lt'llat a Dream et Mambo Baby en 1954.
Au
fur et à mesure que le rock'n'roll s'impose, la carrière
de ses créateurs noirs est reléguée
au second plan. Après 1 Want to Do More (1956), Lucky
Lips (une composition de Jerry Leiber et Mike Stoller en
1957), This Little Girl's ConeRnckin' (avec son solo de
saxophone signé King Curtis en 1958) et 1 Don't Know
(1959), le succès s'estompe. Délaissée
par Atlantic à qui elle a pourtant donné deux
douzaines de best-sellers, Brown enregistre ici et là
des albums inégaux tout en faisant des ménages
sous un pseudonyme pour faire vivre sa famille. La roue
tourne à nouveau en 1976 lorsqu'on lui propose de
tenir le rôle de MahaliaJackson au théâtre,
une opportunité qui lui ouvre les portes d'une carrière
de comédienne, poursuivie à la télévision
avec les séries Hello, Larry et Checking ln, puis
au cinéma avec Under the Rainbow et Hairspray. Depuis
que sa participation au spectacle Black and Blue sur Broadway
a été récompensée par un Tony
Award, Ruth Brown appartient au cercle limité des
grandes divas afro-américaines. Bien que diminuée
par la maladie, elle continue inlassablement de clamer la
vérité du blues sur ses propres disques comme
sur ceux de ses émules, au premier rang desquelles
la jeune chanteuse Shemekia Copeland qui enregistrait avec
elle en 2000 un duo anti-macho à l'humour corrosif,
If He Moves His LiPs.