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Solomon Burke
Biographie

La vie et les multiples carrières de Solomon Burke sont marquées par un besoin unique et irrépressible: celui d'affirmer sa différence. Ce sens exacerbé de l'individualité, trop souvent réduit au pittoresque par ceux qui ne voient dans son excentricité qu'une astuce commerciale, est la clé d'une personnalité complexe et riche. Inculqué très tôt par une grand-mère mystique qui n'était pas loin de voir en lui le Messie, seul ce sens de la différence pouvait permettre à Solomon Burke d'émerger de l'anonymat du ghetto; pour être assuré de laisser sa marque sur le monde, il a choisi

d'affirmer sa personnalité autour d'une curieuse trinité: spiritualité (la religion), réussite (les affaires) et gloire (la chanson). Le subtil dosage qu'il a su réaliser entre ces trois éléments explique l'ampleur de son succès. Dans le cas de la musique, sa réussite tient à la manière toute personnelle dont il a su réconcilier le religieux et le profane pour créer le style qu'il a baptisé "rock & soul ". Loin de partager le sentiment de culpabilité d'un Sam Cooke, persuadé que le passage du gospel au R&B est une trahison, le Dr. Burke s'est toujours refusé à accepter la distinction couramment pratiquée au sein de la bourgeoisie noire entre musique du Diable et célébration divine. Pour lui, le discours musical privilégié à l'office le dimanche matin n'a rien d'antinomique avec celui pratiqué dans les clubs le samedi soir, chanson et religion décrivant de manière complémentaire le quotidien de l'Amérique noire: "Le terme même de soul est l'une des clés de ma réussite. C'est grâce à lui que l'univers religieu La carrière terrestre de Solomon Burke débute à Philadelphie, cité de l'amour fraternel, peu avant la guerre. Poussé dès l'enfance vers la chorale de l'église fondée par sa grandmère, il devient à neuf ans prédicateur prodige et fait preuve d'un charisme étonnant qui lui vaut d'être officiellement intronisé Wonder Boy Preacher par les fidèles du Solomon's Temple. Au cours des dix années qui suivent la fin de la guerre, Burke est la star de sa communauté grâce à ses sermons enflammés, retransmis sur les ondes par le biais d'une radio locale. Sa voix lui sert aussi à célébrer la gloire divine et son talent finit par attirer l'attention de Bess Berman chez Apollo qui voit en lui le nouveau Roy Hamilton, au point de lui faire enregistrer une poignée de disques de gospel entre 1955 et 1957. Précisément à cette époque, Ray Charles et Sam Cooke donnent naissance à la soul en transgressant ouvertement les règles qui séparent gospel et R&B, et Burke s'engouffre dans la brèche. Peu à peu, le flou artistique savamment entretenu autour de son répertoire ne permet plus de dire si Solomon parle d'amour spirituel ou chamel !orsqu'il exprime son adoration dans To Thee (A toi) ou A Picture ofYou (Une photo de toi).

Tout juste m<üeur, Burke est déjà conscient que l'argent est un moteur essentiel de sa réussite. Le disque ne constituant pour lui qu'une simple carte de visite, il complète le revenu de ses activités religieuses en s'engageant dans l'un des rares secteurs commerciaux ouverts aux Mro-américains, celui des pompes funèbres. Cette assise financière solide - qui continue à le faire vivre confortablement plus de quarante ans plus tard - lui permet d'envisager de se rendre célèbre grâce à la chanson. Bien qu'originaire du Nord, il est conscient que la soul a besoin de respirer l'air du Sud rural pour assumer toute sa dimension. Il en apporte la preuve en obtenant son premier best-seller avec une lecture très noire d'un titre de musique country.

On est en 1961 et Burke vient d'intégrer l'écurie Atlantic, à la recherche de la vedette qui pourra prendre la succession d'un Ray Charles qui vient de faire défection. Le producteur de Solomon,Jerry Wexler, n'accepte l'expérience qu'à reculons, convaincu que personne ne s'intéressera à un chanteur de R&B confronté au monde fermé de la musique country. Le pronostic est erroné car Just Out of Reach (of My Two Open Arms) entre dans le Top 10 R&B, obtenant au passage sa place dans le Top 30 Pop; quelques mois avant que Ray Charles n'officialise avec l Can't Stop Loving You les rapports étroits entre soul et country, Solomon a prouvé qu'à travers sa culture populaire, le Sud peut transcender les différences raciales et ouvrir le R&B à un public élargi.

Le 45-t suivant, Cry to Me, est peut-être plus révélateur encore des dons de prédicateur du nouveau chanteur des disques Atlantic, avec cette répétition passionnée, presque hystérique, du mot cry - une technique héritée de l'église noire qui réussira particulièrement bien à Otis Redding. Au passage, Solomon inaugure une collaboration fructueuse avec celui qui va devenir l'artisan de sa gloire chez Atlantic, le compositeur et arrangeur Bert Berns, producteur des Drifters, des Isley Brothers et de Gamet Mimms. Pour la seule année 1962, Burke obtient deux autres hits confortables (l'm Hanging Up My Heart for You et Down in the Valley), tandis que la saison suivante débute très fort avec IfYou Need Me, une composition "empruntée" à Wilson Pickett~ qui rate de peu la tête des charts noirs. Au lendemain de You're Goodfor Me, le cru 1964 est tout aussi méritant, avec Goodbye Baby (Baby Goodbye) et surtout Everybody Needs Somebody to Love, promis à devenir l'un des morceaux de bravoure des Rolling Stones et de Wilson Pickett.

Il faut patienter encore quelques mois pour que survienne la consécration, grâce à Got to Cet You Off My Mind, un texte bouleversant composé par Burke au lendemain de l'assassinat de Sam Cooke ; pour la première fois, Solomon voit son nom s'afficher tout en haut des classements rhythm & blues. Tonight's the Night prend le relais (N" 2 R&B et N" 28 Pop) et Solomon en profite pour se faire sacrer King of Rock & Soul par un discjockey de Baltimore, Rockin' Robin, lors de l'une de ces cérémonies grandioses dont il a le secret. En tournée, il se fait remarquer par l'incroyable esprit d'entreprise qui le caractérise, vendant des sandwiches à prix d'or à ses confrères lors des longs trajets en bus pendant les tournées, ou arrivant pour une semaine de concerts à l'Apollo de Harlem avec un camion de pop corn.

Au milieu de la décennie, Solomon voit sa carrière s'enliser brusquement; après cinq saisons brillantes, son nom se retrouve relégué progressivement dans le bas des classements, seuls Keep a Light in the Window Till l Come Home et Take Me (Just As l Am) parvenant à se glisser dans le Top 20 en 1967. Eclipsé par ceux qui ont marché dans ses pas (Otis Redding, Wilson Pickett, Sam & Dave ... ), il ne parvient pas à retrouver le devant de la scène et finira par quitter Atlantic en 1968 après l'expérience ratée du Soul Clan pour tenter sa chance chez Bell, MGM, ABC et Chess. Au cours des dix années suivantes, il sort de l'ombre fugitivement à quelques reprises: en 1969 dans le studio Fame de Muscle Shoals où il reprend, avant Tina Turner, Proud Mary de John Fogerty; en 1972 avec Love's Street and Fool's Road tiré du film Cool Breeze; en 1974 avec Midnight and You et quelques mois plus tard grâce à You and Your Baby Blues, avant de mettre un point final à son palmarès dans les hit-parades en 1978 grâce au très modeste Please Don't You Say Good Bye to Me. Même s'il est vrai que la musique soul a évolué et que le style très traditionnel dont Burke est le champion n'est plus à la mode, il faut voir dans cette érosion le désir du chanteur de rester fidèle aux caractéristiques les plus noires de sa musique. Les classements Pop en apportent la meilleure preuve: en près de vingt années de présence sur les charts, jamais il n'est parvenu à percer le mur du Top 20.

En revanche, la politique de diversification du Bishop Burke prend tout son sens en lui permetgtnt d'accumuler les réussites à la tête de son Eglise, la House of God for AlI People dont il affirme qu'elle compte plus de 40 000 membres à travers le monde, ou encore en gérant sa chaîne de magasins de pompes funèbres. Depuis le milieu des années 1980 et la publication de l'album SoulAlive!, ce père qui revendique vingt et un enfants a trouvé un nouvel équilibre entre ses diverses activités grâce à l'engouement pour la soul originelle d'un auditoire blanc constitué d'amateurs de blues. Face à l'auditoire yuppy des Houses of Blues comme en présence du public bon chic bon genre du Club Lionel Hampton à Paris, drapé d'un manteau cramoisi bordé d'hermine et coiffé d'une couronne de pacotille, il distribue des roses à ses admiratrices entre deux reprises de ses anciens succès. Si cette pompe et ce faste peuvent prêter à sourire, il se dégage de Solomon Burke une grandeur qui dépasse le kitsch de son allure. Impérial dans la manière dont il supervise le bon fonctionnement de sa machine de guerre (une multitude de musiciens, d'enfants, de valets et autres assistants), le roi Solomon reste attentif à ses visiteurs, s'intéressant à eux avec une sincérité non feinte, allant jusqu'à leur proposer de participer à la prière commune qui précède chaque concert. Une fois monté sur scène, le doute n'est plus permis et il lui suffit de pousser l'un de ses célèbres cris de gorge rauques pour montrer qu'il reste à jamais l'un des grands maîtres de la soul.

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