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"Le
funk, c'est un style fait pour ceux qui veulent danser et
s'amuser, un style permettant de lever d'emblée toute
inhibition. Je ne sais pas à quand ça remonte,
probablement aux premiers tambours. Un type qui tape sur ses
genoux ou ses cuisses avec le plat de la main et qui obtient
ce rythme syncopé, très différent de
celui du vieux blues ou du swing des big bands. Dum-da-doo-dum-bah
! Sans le vouloir, le cou se met à onduler, tout le
corps danse. Je ne sais pas d'où ça vient, mais
si on me demandait, je dirais probablement du Vieux Sud, peut-être
même de La NouvelleOrléans." Cette définition
de Maceo Parker, l'un de ses défenseurs les plus ardents,
montre que le funk n'a pas attendu l'ère soul pour
se manifester dans la musique afro-américaine. Il faut
pourtant attendre les saisons 1970 et 1971 pour voir fleurir
dans les charts de nombreux hits porteurs du mot funk et de
l'adjectif funky qui s'y rattache. Willie Henderson &
the Soul Explosions ouvrent le feu avec Funky Chicken, James
Brown poursuit avec Funky Drummer avant d'enchaîner
quelques mois plus tard en enregistrant Make It Funky, les
Chambers Brothers chantent Funky, Kool & the Gang évoquent
un Funky Man,
Paul Humphrey vante les mérites de Funky L.A., Beginning
of the End ceux de Funky Nassau, Pop corn Wylie intitule son
unique best-seller Funky Rubber Band, et Wilson Pickett s'installe
dans une Funk Factory. Un autre succès majeur de cette
ère funky dans les ghettos est le manifeste d'Edwin
Starr, Funky Music Sho Nuff Turns Me On (Le funk me branche
vraiment), publié sur Gordy; la chose est paradoxale
car Gordy est une filiale de Motown, patrie incontestée
de cette soul proprette et rangée qui a provoqué,
par réaction, la naissance du funk.
Dans
l'univers du rhythm & blues, ce mouvement remonte à
l'année 1967 quand sortent quasiment simultanément
Funky Broadway - une danse lancée par Dyke & The
Blazers et popularisée par Wilson Pickett - Funky Donkey,
un instrumental proposé par le batteur de studio Bernard
" Pretty" Purdie, et Boogaloo Down Broadway de Fantastic
Johnny C. La saison 1968 ne fait que renforcer la tendance
avec Funky Boo-Ga-Loo de Jerry-O, Funky Feverde Clarence Carter,
Funky Judge de Bull & the Matadors et Funky Street d'Arthur
Conley. La proportion importante des instrumentaux dans cette
récolte funky donne une idée du pouvoir rythmique
de ces hits, mais il faut s'intéresser à l'étymologie
même du mot "funk" pour comprendre la portée
de ce phénomène.
Il
semble que l'origine du mot vienne des Flandres, où
fonck trahit l'épouvante dans le parler populaire du
XVIIe siècle. La peur étant souvent associée
à des odeurs désagréables (ne dit-on
pas "suer la peur"?), funk ouvre bientôt son
champ sémantique poùr désigner plus généralement
tout ce qui sent mauvais, à commencer par les émanations
nauséabondes du tabac qui se consume. À cette
acception olfactive se greffe par intermittence la mélancolie,
mais aussi la crainte de l'échec. Chez les jeunes Anglais
bien élevés d'un établissement scolaire
chic comme Eton au début du Xxe siècle, to funk
signifie "rater quelque chose ", souvent à
cause de la peur. L'Amérique noire s'approprie très
tôt le mot funk pour désigner toute odeur puissante
et forte, et plus particulièrement celle qui accompagne
l'acte amoureux. Il ne fait pas de doute que la similarité
entre funk et le mot d'argot américain fuck aura joué
un rôle dans cette évolution. Rien d'étonnant
alors à ce que le mot funk envahisse l'univers de la
musique populaire noire, considérée comme éminemment
obscène dans l'esprit de l'Amérique puritaine.
Si l'adjectif funky est usité dès l' entre-deuxguerres
par les musiciens afro-américains pour qualifier le
côté terre à terre du blues, le jazz est
le premier à faire du funk un style volontairement
"sale" et rudimentaire, proche des sources du gospel
et du blues, en opposition ouverte avec l'intellectualisme
du bebop et du cool. Opus De Funk, l'un des premiers enregistrements
du pianiste Horace Silver en 1953, semble être l'acte
de naissance de cette école qui prendra par la s~ite,
avec Ray Charles, le nom de soul jazz. A travers Charles,
on voit comment s'établit furtivement une première
connexion entre funk et soul, en attendant que James Brown,
déjà couramment considéré comme
le Godfather de la soul, parraine définitivement la
révolution funk.
Omniprésent
à la tête des charts R&B depuis la fin des
années 1950, le "Créateur" (autre
surnom de la star) n'a jamais été compris du
grand public américain qui le boude dans ses hit-parades
Pop. Définitivement réfractaire au crossover,jamais
à court d'idées lorsqu'il s'agit de remettre
en cause l'assimilation de la musique noire par le show-business
blanc, Brown annonce la révolution funk dès
l'été 1965 sur un ton patriarcal avec Papa's
Got a Brand New Bag (Papa a un tout nouveau truc). Pour avoir
la recette de cette soul d'un nouveau genre, il suffit d'écouter
les disques de Brown, désormais auto-décrété
Minister of New New Super Heavy Funk: des riffs de cuivres
cinglants conçus comme autant de ponctuations,des accords
de guitare secs et étouffés, une ligne de basse
proéminente, un tempo compulsif, une batterie mettant
l'accent sur les premier et troisième temps de chaque
mesure, etles feulements rauques deJB. Une musique sensuelle,
contagieuse, créée pour la danse, qui affirme
au passage, haut et fort, la fierté d'être noir
et la suprématie rythmique des Mro-américains.
Peut-être parce que l'idée ne viendrait à
personne de remettre en cause ses droits sur un style qu'il
vient de créer, James Brown ne ressent qu'accessoirement
le besoin d'utiliser le mot funk dans les titres de ses succès.
Après Papa's Got a Brand New Bag, il chante 1 Got You
(1 Feel Good) (1965), Ain't That a Groove (1966), Cold Sweat
(1967), Say It Loud - Tm Black and Tm Proud (1968)
avant de déclarer non sans humour en 1969 Ain't It
Funky Now.
Très
vite, le cas Brown fait école auprès d'autres
pionniers de la soul comme Wilson Pickett, les 1sley Brothers
qui prennent un tournant funk en 1969 avec It's Your Thing,
jusqu'aux Temptations qui renoncent aux ballades inoffensives
de leurs débuts pour interpréter un vibrant
Papa Was a Rolling Stone en 1972 sous l'impulsion de leur
producteur Norman Whitfield. Dans le même temps, d'autres
groupes font leur apparition sur les hit-parades noirs, en
revendiquant leur funk de façon très théâtrale:
les Meters qui établissent un lien primordial avec
La NouvelleOrléans, les Ohio Players (anciens accompagnateurs
de Wilson Pickett à l'époque des Falcons), Beginning
of the End, Charles Wright & the Watts 103rd Street Rhythm
Band, un peu plus tard les Blackbyrds et Earth, Wind &
Fire ... Mais au sein de la nouvelle génération,
les ensembles de funk les plus flamboyants sont des héritiers
directs de James Brown. C'est vrai de Maceo and AlI the King's
Men, un groupe dirigé par le saxophoniste Maceo Parker,
ancien pilier de l'orchestre de Brown; c'est surtout le cas
du chanteur et bassiste William " Bootsy" Collins
qui quitte les ].B.'s en 1971 pour former les House Guests.
Originaire
de Cincinnati - patrie des disques King qui ont découvert
James Brown - Collins a monté les Pacesetters, un quartette
qui accompagne en studio les vedettes King avant de devenir
l'orchestre attitré de JB. "Bootsy était
champion toutes catégories de la basse quand je l'ai
rencontré ", raconte Brown. "Je lui ai montré
l'importance du premier temps dans le funk, et avec tous ces
trucs incroyables qu'il savait déjà faire au
plan technique, il a pu prendre son envol. " Le véritable
essor de Collins passe par son émancipation; après
avoir quitté Brown, il s'associe à un autre
spécialiste ès-funk, George Clinton, fondateur
de Funkadelic en 1969. Ensemble, les deux chanteurs vont faire
des étincelles tout au long de la décennie suivante
avec un sens de la révolte qui n'aura d'égal
que leur humour iconoclaste et corrosif.
L'autre
grand maître du funk psychédélique est
Sylvester Stewart, plus connu sous le nom de Sly Stone, qui
infuse une bonne dose de funk dans les mouvements alternatifs
qui se développent à la fin des années
soixante en Californie. Sous les couleurs de Columbia/ Epic,
Sly & the Family Stone, avec la basse omniprésente
de Larry Graham, commencent par s'intégrer à
la vague hippie (Dance to the Music) avant de passer à
des textes engagés reflétant les préoccupations
militantes grandissantes des ghettos sur l'album There's a
Riot GoingOn. Avec le temps et l'érosion progressive
des mouvements politiques afro-américains les plus
virulents, laminés par le FBI et l'administration Nixon,
le funk perd une large part de ses débouchés
au moment où le show-business le caricature pour susciter
l'émergence du disco. Pour le funk, qui voit le métier
du disque limiter ses ambitions à l'animation des pistes
de danse avec des ensembles comme Fatback ou Cameo, la seconde
moitié des années 1970 est une période
artistiquement confuse que Rufus & Chaka Khan parviennent
à sauver de la stérilité en célébrant
à leur manière les retrouvailles du funk avec
le jazz, tandis que les Isley Brothers poursuivent imperturbablement
leur route dans un registre funky. Mais les principaux champions
de la cause du funk tout au long des années disco restent
Ge<?rge Clinton, Bootsy Collins et leurs adeptes. A la
tête de Funkadelic, Clinton enregistre One Nation Under
a Groove en 1978, ralliant ses troupes à l'aide du
"Funk U sign ", un poing levé d'où
émergent l'index et le petit doigt, choisissant comme
slogan: "Rescue Dance Music from the Blahs" (Sauvons
la musique de danse des nases). Parallèlement, les
Soul Searchers de Chuck Brown lancent à Washington
le Go-Go, un style de funk radical annonciateur du rap qui
trouvera bientôt d'autres porte-parole avec les groupes
Trouble Funk et E.U.
Les
deux dernières décennies du xxe siècle
ont proposé de nouvelles alternatives pour le funk
alors que l'Amérique reaganienne suscitait dans les
ghettos des réactions d'autodéfense aussi destructrices
qu'individualistes. Parallèlement à l'émergence
du rap, on assiste avec Rick James à la naissance du
PunkFunk dont l'appellation indique clairement les intentions.
Au même moment, Prince et sa famille musicale profitent
des avancées de l'électronique pour faire entrer
le funk dans l'ère techno, tout comme Roger Troutman
et Zapp qui permettent au funk de conserver ses qualités
essentielles: l'humour et le sens du dérisoire. Au
tournant du millénaire, le funk, omniprésent
dans la musique afro-américaine par le biais du hip-hop,
et même de la variété noire de Michaeljackson
et sa sur Janet, ne court guère le risque de
disparaître. Mais s'il ne veut pas perdre son âme,
il lui faudra impérativement veiller à garder
son esprit effronté et décalé.
Source
: Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la soul
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