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Personne
ne songerait à nier la dette contractée par
la musique soul envers le gospel, tant au plan structurel
que thématique, la soul jouant un rôle de conscience
sociale similaire à celui qu'a pu avoir le gospel dans
l'univers religieux. À l'inverse du blues qui tente
d'exprimer à la première personne du singulier,
par l'humour et l'auto-dérision, l'indicible de l'expérience
afro-américaine, la chanson populaire noire se découvre
avec la soul un discours collectif fortement identitaire,
inspiré de celui de l'église. À bien
y regarder, cette confusion entre les genres n'est pas nouvelle;
à tous ceux qui s'offusquent de voir la musique du
Diable emprunter sa ferveur au chant religieux, il est aisé
de prouver que le gospel avait en son temps construit sa popularité
sur les bases jetées par les premiers créateurs
du blues. Ce franchissement persistant de la ligne qui sépare
le profane du sacré au sein de l'Amérique noire
ne s'est pas arrêté là; après une
longue période de confrontation entre les genres, le
gospel a fini par évoluer en se coulant dans le moule
du rhythm & blues contemporain, voire du hip-hop, retrouvant
auprès du jeune public une audience qu'il avait progressivement
perdue. Alors que les productions gospel-soul des Winans et
de Donnie McClurkin côtoient sur les ondes les singles
de Whitney Houston et d'Eric Benét sans qu'il soit
toujours aisé de distinguer les unes des autres, on
est en droit de penser que ce mouvement de va et vient qui
rythme les rapports à la fois conflictuels et intimes
de la communauté noire avec la chanson et la religion
n'est pas prêt de s'arrêter.
Depuis
le début du XIXe siècle, la musique joue un
rôle de premier plan dans l'ensemble des communautés
religieuses noires, qu'elles soient libres ou asservies. L'essor
des églises noires des villes, en particulier dans
le Nord, a favorisé ce mouvement; dès 1801,
le Révérend Richard Allen publie un recueil
qui comporte aussi bien des hymnes anglo-saxons traditionnels
que ceux dont il est lui-même l'auteur. Sous son impulsion,
ces cantiques traditionnels deviennent des Negro Spirituals.
Leur thématique, empruntée aux textes de l'Ancien
Testament, met volontiers en avant la défaite des puissants
face aux humbles. On a parfois cru discerner dans ce choix
une volonté systématique de protestation; si
les Spirituals ont effectivement véhiculé des
messages de sédition dans les dernières années
de l'esclavage alors qu'une critique ouverte 9-e la servitude
se faisait jour dans le Nord des EtatsUnis, il s'agit là
d'une interprétation trop limitée de la fonction
des chants religieux afro-américains. À l'époque
où ils les adoptent, les esclaves en font une lecture
beaucoup plus eschatologique qui intègre la notion
de délivrance après la mort au moins autant
que celle de libération terrestre.
La
guerre de Sécession et l'Emancipation des esclaves,
concédée du bout des lèvres par le président
Lincoln en 1863, vont bouleverser l'équilibre qui s'est
lentement mis en place au sein de l'Amérique noire.
La fusion devient inévitable entre les structures officielles
qui existent avant la guerre dans le Nord et" l'institution
invisible" qu'était le Christianisme au sein de
la communauté des esclaves; c'est sur cette Église
nouvelle, dans la multiplicité de ses composantes,
que va se construire toute la structure sociale de l'Amérique
noire. Lieu de culte, l'église joue un rôle plus
large en prenant à sa charge des fonctions comme l'éducation
et la solidarité - par le biais d'écoles et
de sociétés d'entraide mutuelle - mais aussi
en assumant une vocation politique; des pasteurs comme Martin
Luther King, Jesse Jackson ou Al Sharpton sont clairement
les héritiers de cette tradition.
Parce
qu'il est l'un des éléments fondamentaux et
fédérateurs du culte afro-américain,
l'art vocal religieux est le reflet de la diversité
socia}e de l'Amérique noire. Dans les villes, les Eglises
les plus anciennes n'acceptent le chant des hymnes que sous
la forme classique qu'on leur connaît dans les congrégations
blanches; les Negro Spirituals y sont proscrits car ils sont
considérés comme des "chansonnettes de
campagne ", synonymes de "pratiques païennes,
dénuées de toute intelligence et de tout raffinement",
comme le regrette au milieu du XIXe siècle un évêqu.e
de l'African Methodist Episcopal Church. A l'inverse, les
petites communautés baptistes d'états ruraux
comme l'Alabama, la Géorgie ou le Mississippi construisent
leur liturgie autour de sermons chantés capables de
faire naître l'extase mystique chez les fidèles.
Au
tournant du Xxe siècle, avec l'éclosion de mouvements
charismatiques "sanctifiés" mieux en phase
avec les aspirations des classes populaires noires, on assiste
à une évolution de l'art vocal religieux. Les
prédicateurs pentecôtistes encouragent la musique
pendant les offices, non seulement sous forme vocale mais
également avec des instruments, ce qui singularise
le culte en le rendant très attractif et spectaculaire;
en scandant collectivement des phrases empruntées au
prêche, les fidèles donnent une nouvelle force
à l'ancienne tradition du call and response, faisant
naître la tradition gospel.
Dans
un contexte strictement liturgique, le terme gospel s'oppose
à sPirituals dans la mesure où il fait référence
à des hymnes inspirés du Nouveau, et non de
l'Ancien Testam~nt; dans la réalité, le mot
gospel, synonyme d'Evangile, caractérise une tradition
religieuse plus populaire que les spirituals. L'un des pères
du gospel s'appelle Charles Albert Tindley. Pasteur d'une
église de Philadelphie, il souhaite s'adresser à
ses fidèles avec des mots compréhensibles de
tous. L'innovation majeure apportée par Tindley réside
dans l~utilisation des thèmes et des paraboles des
Ecritures comme illustration d'un quotidien très concret,
sur une trame mélodique et rythmique modernisée.
L'essor
du disque à partir des années vingt permet de
prendre la mesure de la révolution tranquille du gospel
qui se manifeste par le biais de trois grandes catégories
d'artistes. Tout d'abord, les Jubilee Singers, ces petits
quartettes aux harmonies vocales élaborées qui
s'expriment dans ~n répertoire classique proche des
spirituals. A l'autre extrémité du spectre social
de l'Amérique noire, on découvre l'univers des
évangélistes itinérants. Peu ou pas formés
en théologie, ces pionniers du gospel le plus fruste
rappellent par leur destin et leur quotidien, par le style
naïf et rudimentaire de leur art, les chanteurs de blues
nomades. La troisième catégorie, de loin la
plus appréciée par le grand public afro-américain
d'entre-deux-guerres, est celle des prédicateurs chantants.
Enregistrés dans leur église en présence
de leurs fidèles, ces pasteurs à la parabole
facile vont vendre des centaines de milliers de 78-t dans
les années 1920. Malgré le succès commercial
des premières formes de gospel, cette tradition n'aurait
pas survécu aux difficultés économiques
engendrées par le krach boursier de 1929 s'il ne s'était
trouvé une personnalité capable de lui offrir
une véritable respectabilité auprès des
classes moyennes et supérieures de l'Amérique
noire. Celui qui permet cette !llutation s'appelle Thomas
Andrew Dorsey. A l'origine pianiste de bar dans les quartiers
chauds d'Atlanta, il s'installe en 1916 à Chicago où
il devient une vedette du disque sous le nom de Gorgia Tom
en chantant des compositions grivoises. Lorsque le succès
du blues commence à faiblir, il entame une carrière
parallèle dans le domaine religieux, comme il l'a raconté:
"Je me suis dit que si j'arrivais àfaire passer
l'esprit et le pathos du blues dans, des chants gospel, ma
fortune était faite." A l'occasion d'une convention
des congrégations baptistes, on lui signale que l'une
de ses compositions rencontre un grand succès: les
responsables de chorales, constatant les réactions
positives que cette musique aux consonances commerciales rencontre
dans leurs églises, commandent à Dorsey de nouveaux
cantiques. La bourgeoisie noire, toujours en quête de
respectabilité, se montre d'autant plus sensible à
l'évolution qui est en· train de se vivre dans
ses églises que le jeune public est m<90ritairementfavorable
à ce nouveau gospel.
Dorsey
va rencontrer les personnalités les plus marquantes
de sa carrière dans sa ville, Chicago. La première
se nomme Sallie Martin, une femme dotée d'un sens aigu
des affaires ;jusqu'à ce qu'un différend les
sépare en 1940, elle assurera la bonne marche des éditions
de Dorsey. Celle qui prend la place de Sallie Martin a joué
un rôle plus essentiel encore, puisqu'il s'agit de Mahalia
Jackson; par l'ampleur de son succès, elle va permettre
au gospel de connaître une popularité universelle,
poursuivant avec Dorsey l'uvre de prosélytisme
entamée depuis quelques années. Seul le disque
pouvait révéler le talent de Mahalia à
la masse du public afro-américain. Enregistré
en 1947, Move On Up a Little Higher exauce ses vux au
delà de toute espérances et Mahalia devient
une véritable vedette dont la réputation déborde
très vite le cadre de l'Amérique.n0ire pour
se propager à travers le monde. A Paris en 1952, elle
est rappelée plus de vingt fois par le public de la
salle Pleyel, tandis que la reine Elizabeth et Winston Churchill
lui font parvenir des messages d'amitié pour sa prestation
au Royal Albert Hall de Londres.
Dans
le même temps, le gospel pratiqué par un nombre
grandissant de petits ensembles vocaux connaît un âge
d'or, brusquement perturbé par l'irruption sur la scène
commerciale d'un rhythm & blues fortement teinté
de gospel auquel il emprunte ses attributs les plus spectaculaires.
Si Thomas Dorsey a fait entrer le blues dans l'univers religieux
au début des années trente, Ray Charles et Sam
Cooke se chargent de faire pénétrer la ferveur
du gospel dans la chanson profane vingt ans plus tard. En
remplaçant Dieu par des invocations plus terrestres
dans des textes souvent hérités de l'église,
substituant la chaleur des saxophones à celle de la
chorale qui répond au prédicateur, ils donnent
naissance à la musique soul. Au sein de la communauté
gospel, cette exemple fait tache d'huile; tout au long les
années soixante, de nombreux groupes vocaux perdent
leurs meilleures voix au profit de la musique du Diable: O.v.
Wright des Sunset Travelers, Johnnie Taylor des Highway QC's,
Lou Rawls des Pilgrim Travelers, Wilson Pickett des Violonaires,
on pourrait multiplier les exemples à l'envi. Les femmes
n'échappent pas à cette logique, comme le montrent
les parcours de Dee Dee et Dionne Warwick, ou encore des Emotions.
Quant à Aretha Franklin, pour avoir fait ses classes
à Detroit dans la New Bethel Baptist Church de son
père, elle va devenir l'emblème de la soul au
féminin.
Certains
artistes réussissent parfois à hésiter
durablement entre ces deux pans musicaux de la culture afro-américaine.
Le plus doué de ces équilibristes est peut-être
Solomon Burke, star de la soul et évêque de sa
propre église. Autre nature généreuse
qui sait manier la parole divine avec autant de talent que
la musique soul, le Révérend Al Green; aujourd'hui
pasteur du Full Gospel Tabernacle à Memphis, il grave
des disques aux textes tellement équivoques qu'il est
difficile de savoir si l'amour qu'il chante est d'ordre divin
ou charnel. Enfin, on pourra citer les Staple Singers, famille
phare du gospel, qui ont abordé la soul par le biais
de la chanson à message. En partie grâce à
cette ambiguïté entretenue à une époque
où militantisme et spiritualité possédaient
des intérêts communs, la frontière entre
soul et gospel semble désormais moins hermétique,
le gospel s'étant progressivement ouvert au rhythm
& blues pour bénéficier de sa popularité
et son potentiel commercial. Pour survivre et prospérer,
les pasteurs ne dépendent que du nombre et de la générosité
de leurs fidèles, et lorsqu'il s'agit d'attirer les
foules, le gospel est un argument payant. Le débat
entre traditionnalistes et modernistes a beau se poursuivre
dans l'Amérique noire, la réussite commerciale
sans précédent des tenants de la seconde école
apporte la preuve que le gospel est aujourd'hui un business
de première importance, les différences entre
les genres ayant tendance à s'estomper sur fond de
hitparades et de dollars.
"Je
suis convaincu que les paroles d'une chanson et sa musique
sont des entités bien séparées. Pour
vous donner un exemple, davantage de gens sont susceptibles
de m'écouter si j'attache au message du Seigneur des
rythmes soul. La seule question que je me pose quand j'écris
une chanson, c'est de savoir si ma musique touche les gens
ou non." Avec cette déclaration cuménique
d'Andrae Crouch, champion d'un style proche du R&B, il
semble que gospel et soul sont désormais décidés
à assumer leurs racines communes, au terme d'une rivalité
de plusieurs décennies.
Source
: Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la soul
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