Jusqu'à
la fin de la seconde guerre, les principales maisons de disques
américaines ont désigné sous le nom de
race records (disques ethniques) les enregistrements destinées
aux Afro-américaines, mais le sentiment de fierté
communautaire qui se fait jour au lendemain de la guerre aura
incité le show-business à oublier une expression
au connotations paternalistes et péjoratives. La formule
de remplacement idéale est trouvée par un jeune
journaliste du magazine The Billboard, Jerry Wexler, qui propose
de donner le nom de "Rhythm & Blues" aux hit-parades
noirs et l'expression intègre officiellement la langue
anglaise dans le numéro de The Billboard daté
du 25 juin 1949.
Si
le terme "rhythm & blues" est nouveau, la
réalité musicale qu'il recouvre ne l'est pas,
puisqu'il ne fait que marier les deux grands courants musicaux
afro-américains du début des années
1940 : d'une part la tradition du blues, davantage tournée
vers les populations rurales d'origine sudiste; de l'autre
le swing que jouent les bigs bands à l'intention
des classes moyennes des grandes villes. L'entrée
en guerre des Etats-Unis en décembre 1941 relance
le processus d'émigration des Noirs vers les grandes
métropoles du Nord et de la côte pacifique.
Avec l'urbanisation de ces populations, on assiste à
l'éclosion de formations ramassées qui mêlent
blues et swing : la guitare s'amplifie, le saxophone s'affirme
et les rhythmes s'accélèrent pour mieux faire
danser les habitants de Harlem à New York, de South
Central à Los Angeles ou de Bronzeville à
Chicago.
Au
moment où les big bands de l'ère swing tendent
à disparaître au profit de petits combos qui
mettent au goût du jour les vieux thèmes du
blues, un double phénomène va donner au rhythm
& blues sa vitesse de croisière. Dans le domaine
du disque tout d'abord, on assiste à l'émergence
d'une ribambelle de petites marques qui s'intéressent
à la musique populaire noire, un domaine musical
négligé par les majors depuis les années
de crise qui ont accompagné la Dépression.
L'amateurisme relatif de ces indies garantit d'autant mieux
la spontanéité de leurs enregistrements que
ces nouveaux producteurs sont proches de leur public; pour
ne prendre que deux exemples, les frères Chess connaissent
parfaitement les goûts des Mro-américains pour
avoir longtemps dirigé plusieurs clubs dans le South
Side à Chicago, tandis que la famille Bihari alimente
les juke-boxes du ghetto de Los Angeles. L'autre grand responsable
de l'éclosion du rhythm & blues est la radio
qui s'ouvre enfin à la musique afro-américaine
à la fin des années quarante. De cette époque
date la prise de conscience par les annonceurs que la communauté
noire dispose d'un pouvoir d'achat non négligeable.
Pour mieux en profiter, il est indispensable de s'assurer
de la fidélité de ce public d'un type nouveau
en réalisant des émissions à son intention
et le rhythm & blues devient avec le gospel le principal
vecteur de cette politique.
Alors
qu'apparaissent des maisons de disques et des stations de
radio par dizaines à travers l'Amérique noire,
la nouvelle musique populaire noire se développe
su~vant des schémas différents selon les régions.ALa
NouvelleOrléans, ce sont les cuivres, les rythmes
caraïbes et l'assise solide du boogie-woogie qui sont
mis en avant avec Fats Domino et Lloyd Price, tandis que
la Côte Ouest privilégie la torpeur feutrée
des spécialistes de la ballade romantique, c0lI!:me
Nat "King" Cole et Charles Brown. A Memphis et
Chicago, le rhythm & blues de Rufus Thomas et de Muddy
Waters conserve de la tradition du Delta une sonorité
brute et directe qui lui donne une vigueur inégalée.
Ailleurs, dans des villes comme Kansas City et Philadelphie
où l'héritage du jazz est très présent,
ce sont les saxophonistes "hurleurs" comme BigJay
McNeely et les blues shouters comme Wynonie Harris et Bull
Moose Jackson qui prédominent.
La
diversité même des composantes du rhythm &
blues est l'une des raisons majeures de son attrait auprès
des jeunes Américain.s dès le début
des années cinquante. A l'époque, les radios
grand public diffusent des romances mièvres qui trouvent
peu d'écho auprès de la génération
montante des baby boomers. Pour échapper aux accents
mélodramatiques de Perry Como et à l'humour
daté de Bing Crosby, les jeunes possesseurs de transistors
se calfeutrent le soir dans leur chambre pour explorer les
ondes à la recherche de sonorités plus attrayantes.
Immanquablement, ils se réfugient tout au bout de
la bande AM, sur les fréquences réservées
aux stations noires. Là, ils s'aperçoivent
qu'il existe des artistes dont la musique est parfaitement
adaptée à leurs goûts et qui parlent
de l'amour sans faux-semblant. Lorsque Hank Ballard des
Midnighters demande à sa petite amie de venir "
travailler" avec lui dans Work with Me Annie, tout
le monde comprend qu'il ne s'agit pas de faire ses devoirs
à la maison. L'intelligence d'un pionnier comme Bill
Haley est d'avoir compris qu'il fallait puiser dans le répertoire
du R&B pour fidéliser ce nouvel auditoire. En
reprenant comme Haley les hits afro-américains du
moment, Georgia Gibbs, les Crew-Cuts et Elvis Presley familiarisent
l'Amérique avec une version souvent édulcorée
de la chanson populaire noire. Au passage, ce rhythm &
blues aseptisé prend le nom de rock'n'roll.
Un
certain nombre d'artistes noirs - Fats Domino, Chuck Berry,
les Drifters - ont beau bénéficier de la vague
rock'n'roll, le show-business ne laisse que peu de place
aux représentants de la première minorité
d'Amérique; certains créateurs afro-américains
vont alors puiser dans les racines les plus profondes du
R&B pour reprendre l'initiative. Le gospel a déjà
joué un rôle important dans la popularisation
des harmonies vocales, et l'influence de la musique religieuse
noire se manifeste de manière plus flagrante encore
chez des chanteurs comme Ray Charles et Sam Cooke qui n'hésitent
pas à emprunter une partie de leur technique aux
églises baptistes et pentecôtistes en remplaçant
les références bibliques traditionnelles par
des couplets plus terre à terre, voire par des messages
revendicatifs comme c'est le cas des Impressions de Curtis
Mayfield, et plus tard de James Brown. Très vite,
cette nouvelle école
fait recette dans les ghettos où la Black pride et
la lutte pour les droits civiques sont à l'ordre
du jour; au milieu des années soixante, le R&B
prend progressivement le nom de "soul" alors que
les rythmes se font plus funky et les textes plus engagés,
une mutation dont Billboard se fait une nouvelle fois l'écho
en remplaçant sa liste hehdomadaire de "Best
Selling Rhythm & Blues Singles" par celle de "Best
Selling Soul Singles" dans son numéro du 23
août 1969.
Ce
changement ne signale pourtant pas la fin du terme R&B
qui retrouve la faveur du public des ghettos àlafin
des années 1980. Entretemps, le mot soul a cédé
sa place à Black dans les colonnes de Billboard dès
le 26 juin 1982 avec l'essor de la dance, du rap et de nouvelles
formes de rhythm & blues qui n'ont plus qu'un rapport
lointain avec la soul des origines, comme le montre la musique
de Prince ou de RickJames. Mais le terme Black devient rapidement
controversé, parce que trop limité, trop "ethnique",
trop "noir" aux yeux de ceux qui espèrent
l'assimilation définitive de la musique populaire
afro-américaine dans le creuset de la Pop. Les rédacteurs
de Billboard auront mis fin à la polémique
le 27 octobre 1990 en remettant à l'ordre du jour
l'acronyme R&B; pour anachronique qu'il est, ce terme
vieux de quarante ans constitue un moyen de mettre d'accord
aussi bien les créateurs afro-américains dont
l'ambition est de continuer à décrire dans
leur musique le quotidien de la première minorité
d'Amérique, que les artistes aux aspirations Pop
évidentes (Whitney Houston, Mariah Carey, Michael
Jackson ... ) qui ne souhaitent pas rompre les ponts avec
leur milieu d'origine. Surtout, une expression aussi floue
que R&B aura permis de réconcilier les frères
ennemis du rap et de la soul, précisément
en train d'imaginer un avenir pour la culture hip-hop en
alliant leurs deux écoles.
Source
: Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul