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Il
en va de la Soul comme du jazz ou du blues, deux termes également
commodes pour désigner des styles aux registres étendus.
dans chacun de ces cas, il s'est agi avant tout de différencier
la musique des Afro-américains de celle qui se pratiquait
dans le reste de la société américaine.
Avant la geurre, le terme black étant jugé insultant
par la communauté noire, l'industrie du disque a préféré
utiliser l'expression race records pour désigner les
78-t gravés à l'intention exclusive du public
noir.
Dès
les années 1920, cette musique populaire d'un genre
inédit connaît une popularité grandissante
au delà des frontières des ghettos et les firmes
discographiques sont ammenées à opérer
une distinction entre blues rural et jazz orchestral : si
les Afro-américains d'origine sudiste conservant l'usage
exclusif du blues, le grand public danse au son des big bands,
le mot swing arrivant à
propos pour permettre de différencier les styles. Au
lendemain de la guerre, on assiste à une mutation profonde
de la société aux Etats-Unis. Considérés
jusqu'alors comme des citoyens de seconde classe, les Afro-américains
font valoir leurs droits à leur retour des champs de
bataille du Pacifique et d'Europe. Les GIs noirs ont payé
un lourd tribu à la victoire de 1945, n'hésitant
pas à donner leur vie pour défendre les valeurs
de la démocratie face aux doctrines racistes de l'Axe.
La désillusion n'est que plus grande lorsque ces anciens
combattants retournent dans le Sud pour se trouver à
nouveau confrontés à l'humiliation de la ségrégation.
Pour beaucoup, la solution passe par l'émigration en
direction des grandes métropoles du Nord, d'autant
que la mécanisation de la culture cotonnière
amplifie un exode rural amorcé vingt-cing ans auparavant.
Cette urbanisation des populations rurales originaires du
Deep South se prolonge à tous les niveaux. La musique
populaire connaît des bouleversements d'importance avec
l'amplification des instruments et la généralisation
des petits orchestres, et il n'est plus question de lui appliquer
le qualificatif race, jugé rétrograde
et péjoratif. Dans le magazine professionnel Billboard,
on parle bientôt de rhythm & blues, une expression
qui consacre à la fois les origines du genre et son
rôle de prédilection en club, sur les pistes
de danse.
Avec
l'arrivée de créateurs comme Ray Charles et
Sam Cooke, une nouvelle tendance se dessine. Très fortement
marqués par l'atmosphère des églises
noires, ces pionniers proposent au rhythm & blues une
voie nouvelle en calquant les structures harmoniques du gospel
sur un répertoire profane. Cette mutation ne se fait
pas sans heurt, car la bourgeoisie noire s'offusque de cette
musique qui parodie ouvertement les hymnes à l'amour
divin pour évoquer des relations nettement plus terrestres.
Au sein de la communauté noire, on sait pourtant que
si variété et religion n'ont jamais fait officiellement
bon ménage, elles restent indissciables l'une de l'autre
dans la pratique. Ls'émergence au milieu des années
1950 de cette nouvelle école, intimement liée
à l'expérience noire, n'est pas anodine. A la
même époque, les adolescents américains
sont en train de s'approprier le rhythm & blues originel
qu'ils adaptent à leurs besoins en lui donnant le nom
de rock'n'roll. Grace à la soul music, la communauté
noire va pouvoir conserver sa spécificité tout
en restant à l'avant-garde de la scène musicale.
Il
existe un lien étroit entre ce R&B nouvelle formule
et la prise de conscience politique de la communauté
afro-américaine. Après les heures sombres de
l'ère McCarthy, l'Amérique d'Eisenhower devient
le théâtre de la lutte pour les droits civiques
des Noires. Dès 1954, une décision de la Cour
Suprême rend illégale la ségrégation
dans l'enseignement public; un an plus tard, une militante
de Montgomery, Alabama, nommée Rosa Parks refuse de
céder sa place dans un bus à un voyageur blanc,
déclenchant le début de la croisade du pasteur
Martin Luther King Jr. Au plan musical, les revendications
sont tout aussi légitimes et les énergies vont
se fédérer autour du concept de musique soul.
Historiquement,
le terme soul reflète l'opiniâtreté
d'une communauté qui a réussi à préserver
son âme africaine au long de plusieurs siècles
de servitude. Le mot est apparu dans un contexte musical avec
des créateurs du jazz comme Horace Silver, Cannonball
Adderley ou Milt Jackson qui entendent manifester par ce vocable
aux fortes connotations mystiques un respect profond, presque
religieux, pour les racines de leur art. Le mot soul entre
rapidement dans le vocabulaire du ghetto pour désigner
l'essence même de cette négritude chère
à Aimé Césaire et Léopold Sédar
Senghor, mais il faudra attendre 1969 pour que toute la profession
suive le mouvement, Billboard officialisant la démarche
en rebaptisant ses hit-parades R&B du nom de "Soul
charts" le 23 août de cette année-là.
Les musiciens n'ont pas attendue la bénédiction
du show-business pour jeter les bases de la révolution
Soul. Cette dernière est le résultat d'une aventure
économique. La première revendication des pionniers
de la soul est en effet de participer, à parité
égale avec les artistes de l'Amérique blanche,
au succès commercial symbolisé par l'univers
Pop, un terme générique qui désigne la
variété américaine dans ce qu'elle a
de généraliste, par opposition aux secteurs
ethniques. A l'inverse de ce qui s'est passé avec les
chanteuses de blues et les orchestres de swing dont le talent
a enrichi le show-business blanc entre les guerres, et par
la suite avec le rhythm & blues dont la récupération
a fait la fortune du rock'n'roll, il s'agit de mettre en pratique
les préceptes d'affirmation communautaire et d'indépendance
économiques qui traversant l'Amérique noire
de Martin Luther King et Malcom X.
Pendant
deux décennies, ce combat rassemble dans une multitude
d'initiatives des artistes et des maisons de disques disséminés
à travers toute l'Amérique : New York où
Atlantic a ouvert la voie avec Ray Charles avant de poursuivre
avec Wilson Pickett et Aretha Franklin; Detroit où
Motown propose d'édulcorer la soul noire pour mieux
l'intégrer au courant généraliste de
la Pop; Cincinnati où King enrichit le vocabulaire
de la musique populaire noire avec le funk de James Brown;
Memphis où Stax défend au mieux les valeurs
culturelles afro-américaines avec le minimum de concessions;
La Nouvelle-Orléans où Allen Toussaint tente
de faire entendre la spécificité artistique
de sa ville; Chicago où Curtis Mayfield donne aux revendications
de sa communauté une valeur poétique inégalée;
Los Angeles où les tenants d'une soul sophistiquée
prennent le relais des pionniers du rhythm & blues; Philadelphie
où la politique d'intégration commerciale ouvre
la voie au disco...
Signe
que les temps changent et que les modes passent, Billboard
abandonne la dénomination Soul le 26 juin 1982 pour
adopter le terme Black, déormais symbolique
de la fierté afro-américaine. Au lendemain de
la vague disco et avec l'irruption soudaine sur le marché
de la culture hiphop, davantage attachée aux valeurs
individuelles de la rue qu'à la philosophie de la libération,
la page de la musique soul se tourne même s'il reste,
en marge de ceux qui sont définitivement passés
dans le camp de la Pop (Michael Jackson, Whitney Houston...)
un certain nombre de défenseurs de la ballade (Anita
Baker, Luther Vandross...) et du funk (Prince, Rick James...)
qui garantissent la survie du genre. Plus récemment,
le métier a choisi de retrouver le terme R&B pour
désigner la musique populaire noire, prouvant que les
étiquettes sont davantage le privilège des critiques
que des musiciens. Il faut également voir là
une certaine revanche de la soul qui parvient à reprendre
l'initiative dans sa communauté d'origine, non sans
faire de concessions à l'univers hip-hop, pour déboucher
au tournat du millénaire sur un mouvement de renaissance
qui ne cache rien de ses intentions conquérantes en
prenant le nom de Nu Soul.
Source
: Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la soul
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